Rester un être humain pensant

Malgré les conditions épouvantables des camps, la mort quasi quotidienne, la peur, les brimades, la faim qui tenaille... des déportés cherchent à préserver leur part d'humanité.

Conserver une hygiène

Les conditions d'éxistance au sein des camps sont très éprouvantes. Pour les hommes et pour les femmes, il est très difficile de conserver une hygiène convenable. Certains détenus pensant même qu'elle ne doit plus être une priorité, comme le pense Primo Lévi. Toutefois continuer à se laver, c'est encore témoigner d'une estime de son corp, rester digne et se respecter. C'est donc aller à l'encontre de la déshumanisation voulue pas les SS. Le témoignage de Primo Lévi évoque cette situation et montre que certains détenus font preuvent de solidarité en poussant un camarade à se laver.

"Je dois l'avouer : au bout d'une semaine de captivité, le sens de la propreté m'a complétement abandonné. Me voilà trainant les pieds en direction des robinets, lorsque je tombe sur l'ami Steinlauf, torse nu, occupé à frotter son cou et ces épaules de quinquagènaire sans grand résulat (il n'a pas de savon) mais avec une extrême énergie. Steinlauf m'aperçoit, me dit bonjour et de but en blanc me demande sévèrement pourquoi je ne me lave pas. Et pourquoi devrais-je me laver ? Est-ce que par hasard, je m'en trouverais mieux ? Est-ce que je plairais d'avantage à quelqu'un ? Est-ce que je vivrais un jour, un heure de plus ? Mais pas du tout, je vivrais moins longtemps parce que se laver représente un effort, une dépense inutile de chaleur et d'énergie."

Anniversaires

 

Ainsi Marie-José Chombart de Lauwe, Andrée Dupont-Thiersault évoquent l'organisation (discrète) de fêtes, d'anniversaire. "J'ai reçu un mouchoir avec mes initiales brodées le jour de mon anniversaire. Il avait été fabriqué par mes camarades avec des morceaux de tissus "organisés" dans le camps. "Moi même je fabriquais des petits objets au sein du komando Siemens." Ce témoignage est de Marie-José Chombart de Lauwe lors de la conférence tenue au Mans cette année. L'auteur qui a recueilli le témoignage d'André Dupont-Thiersault précise que les détenus réalisaient des gâteaux afin de marquer l'évènement, de structurer le temps. Elle précise : "C'est ainsi que Dédée fête son anniversaire, le 6 août 1944, jour de ses 17 ans. Les camarades ont prélevé sur leur part quelques petites miettes de nourritures, en ont fait une sorte de bouillie. Le gâteau est prêt".

 

 

Fêtes

D'après le livre basé sur le témoignage d'Andrée Dupont-Thiersault, D'assé-le-Boisne à Ravensbrück, l'auteur Anne Marie Gillet récite que le 14 juillet à Ravensbrück, Lise London et les autres femmes arrivées au camp en même temps qu'elle célèbrent la fête nationale : "Le 14 Juillet, elles sont à Ravensbrück où, envers et contre tout, elles célèbrent, comme elles peuvent, le fête nationale." Cette commémoration de la Fête nationale française s'est déroulée dans de nombreux KL ou kommandos. Tout comme à Sachsenhasen, Louis Rivière témoigne : "Pour la célébration de notre fête nationale, nous avons reçu une consigne de l'organisation clandestine des Français : arborer sur la veste, au-dessus du numéro matricule, une petite cocarde tricolore. Je l'ai constitué avec des chutes de fils éléctriques."

A la Sainte-Catherine : "Toujours poussée par son désir de structurer le temps mais aussi par son goût de la fête, Lise décide de fêter la Sainte-Catherine ! Elle se heurte d'abord à un refus de ses camarades. Elles sont trop fatiguées, trop découragées, un « convoi noir » vient de partir et l'hiver s’annonce très rude... C'est sans compter sur le pouvoir de persuasion de Lise. Allons, rêver un peu ne peut leur faire de mal ! Et voici toutes les Catherinettes du block au travail. On se passe les quelques aiguilles, l'unique paire de ciseaux, on bricole, on s'ingénie. Miracle d’énergie, prouesse d'imagination, les Catherinettes 1944 font leur défilé au camp Leipzig. Elles chantes, elles font la farandole. Grâce aux prisonniers de guerre qui viennent faire des travaux au camp, il y a même des prix : quelques savonnettes, du dentifrice, des peignes... les sait combien ces moment de joie, sinon de bonheur, sont importants pour la survie du groupe."

Elles organisaient également une fête à Noël : "Et si on fêtait Noël ? Comme pour la Sainte-Catherine, l'idée aussitôt lancée est rejetée mais cette fois-ci, ce sont les plus jeunes qui s’accrochent au projet. L’étincelle jaillit et tout le block bientôt s'active. Il faut fabriquer les décors et les costumes pour la pièce de théâtre, répéter, confectionner des lots pour la tombola [...]" 

 

 

 

Les objets

Faire des cadeaux, en recevoir, chanter, dire et écouter des poèmes, faire preuve d'humour, se confectionner des objets pour garder une certaine féminité est un moyen pour tout ces déportés de lutter contre la deshumanisation. Pour être plus précis Andrée Dupont-Thiersault s'est fabriquée une barrette avec du petit fil électrique rouge. On peut voir que ce fil a été minutieusement tressé. De même Janine Niox avait réalisé un carnet de cuisine, tout comme Marcelle Devilliers qui en plus avait eu le souci de noter les vins d'accompagnement.

Certains des objets réalisés permettent de rester des Hommes et non de devenir des animaux. En effet les cuillères n'étaient pas fourni par les SS, il fallait donc laper sa gamelle comme un chien. "Organiser" de quoi fabriquer cette cuillère était donc un moyen de garder une part de sa dignité. De même les couteaux sont interdits. En possèder un, malgré le risque de subir les coups voire la mort, permet un partage plus facile et donc peut être plus équitable du pain. C'est ainsi que Georges Lethielleux s'est fabriqué un couteau. Autre geste symbolique, il a réalisé une gourmette sur laquelle était indiquée les lettres KLM pour signifier Konzentration Lager Mauthausen puis, en dessous, son numéro de matricule. En dessous sont inscrites les lettres LVG.

La réalisation d'un chapelet en fil électrique de l'usine Siemens a été un moyen pour Marie-José Chombart de Lauwe de prier, de garder sa foi. Beaucoup de déportés ont cherché à conserver des moments de recueillement.  La lecture du livre de Joseph Onfray montre le rôle essentiel de sa foi lors de sa captivité.

 

Reprendre et/ou garder confiance

 

Différents évènements de la vie du camp permet aux déportés de garder espoir. Ainsi, Henri Kichka écrit : « Le Baumeister qui dirigeait notre commando avait besoin de main d’œuvre pour un travail relativement facile, consistant à déplacer des matériaux légers. Il choisit mon père, qui parlait parfaitement le polonais et servirait d’interprète. Chose inouïe, il était bombardé Vorarbeiter, et aurait sous ses ordres une douzaine de détenus. Nous jouissions soudain d’un régime de faveur exceptionnel, loin des regards des kapos et des gardes allemands ! Un jour, un second miracle eut lieu (ce serait hélas le dernier) : le Baumeister donna à mon père une énorme cruche pleine à ras bord de pommes de terre que nous fîmes bouillir avant de les dévorer toutes brûlantes. C’était le paradis en bouche. Nous étions même rassasiés : nous pensions rêver, après ces mois de famine insupportable. Ces tubercules nous donnèrent chaud au cœur, au point que déjà, l’espoir renaissait. »

 

Conserver ses valeurs

 

Dans l’enfer des camps, les tensions entre les détenus sont réelles. Insultes, ségrégations, coups, vols entre les détenus font également partis du quotidien. Des attitudes favorisées par les SS et les kapos qui peuvent ainsi mieux contrôler les détenus et les camps. La devise « diviser pour régner » prend ici tout son sens. Les gardes et les kapos peuvent ainsi compter sur les dénonciations. Dénoncer un de ses codétenus c’est peut-être s’assurer le moyen de vivre plus longtemps, d’être affecté à des tâches moins pénibles, avoir une louche venant du fond de la gamelle (donc un peu plus nourrissante) et non la soupe claire de la surface.

 

Henri Kichka note : « dans ce capharnaüm, Papa et moi nous nous distancions de ces malheureux et préférions garder ce qu’en aucun cas, les bourreaux ne pouvaient nous arracher : notre dignité, notre amour et notre respect paternel et filial. Nous les avons préserver jusqu’au bout ».

Conserver sa foi : c'est conserver ses valeurs et trouver la force de survivre

Dans les camps, les manifestations religieuses (publique ou privée) sont interdites. Toutefois, de nombreux détenus les évoquent. Joseph Onfray : « on peut nous ravir tout ce qui fait extérieurement la personnalité, on peut nous faire mourir de faim, « ils » peuvent avoir la graisse et même la peau ; mais ils ne supprimeront pas la pensée ». Pour Joseph Onfray, la pensée c’est avant tout la pensée religieuse. A la lecture de certaines pages de son récit, on constate que c’est la foi qui lui a certainement permis de survivre. Il dit qu’il a vécu sa déportation comme une retraite, comme le calvaire du Christ. Il puise dans les Ecrits pour trouver les moyens de survivre.

Il indique ainsi : « On voit dans certains textes une promesse et un programme d’avenir : « Le Seigneur a montré sa puissance, je ne périrai pas, je vivrai et je passerai le reste de la vie qu’Il m’a donné à redire les bienfaits du Seigneur ». […] Si le cafard fait apparition, on se reporte aux propos suivants : « celui qui se met sous la protection du Bon Dieu peut être tranquille, le Père ne l’abandonnera pas… ».

L'Ecriture ou la vie

Les hommes et les femmes internés dans les camps nazis ont donc cherché, dans la mesure du possible, à rester des être humains pensant, réfléchissant. Un des exemples est fourni par Jorge Semprun qui, peu de temps après la libération de Buchenwald, a une discussion avec un officier américain, le lieutenant Rosenfeld. Il est alors capable d'évoquer des évènements historiques, des philosophes ; il va ensuite, avec ce même officier visiter la demeure de Goethe... On sent à la lecture de quelques passages de son ouvrage L'Ecriture ou la vie, une soif de culture, preuve que les nazis n'ont pas effacé la capacité à penser. Il conclut ainsi une de ses discussions : "L’essentiel, dis-je au lieutenant Rosenfeld, c’est l’expérience du Mal. Certes, on peut la faire partout, cette expérience… Nul besoin des camps de concentration pour connaître le Mal. Mais ici, elle aura été cruciale, et massive, elle aura tout envahi, tout dévoré… C’est l’expérience du Mal radical… »

Des détenus n'ont pas attendu la libération pour développer des activités intellectuelles et culturelles : écrire des poèmes, chanter, organiser des pièces de théâtre, composer des chansons et dessiner ont été des activités pratiquées, clandestinement, par les détenus. A Ravensbrück, Andrée Dupont-Thiersault rapporte que des bibliothèques clandestines ont été constituées. Ils cherchaient à oublier leur quotidien, à entretenir des cultures que les SS voulaient voir disparaître. A ces objectifs immédiats, il faut aussi ajouter la volonté de témoigner, de garder des preuves du système mis en place par les nazis.

Henri Gayot, Léon Delarbre, Auguste Favier, David Olère, Paul Goyard, Boris Taslitzky sont quelques exemples de détenus qui ont dessiné l'univers concentrationnaire, leurs camarades pendant la détention. Ces productions étaient ensuite cachées.