Qui résiste au sein des camps nazis ?

 

Dans les camps on trouve une population très diverse : les SS responsables des camps et le reste de la population faite de détenus avec : les responsables du bon fonctionnement du camp, des détenus qui ont des postes spécialisés, des artisans, des médecins, des infirmiers, des prostituées, des musiciens, des ouvriers. Ceux qui n’ont pas de responsabilité ou de fonction particulière constituent la majorité de la population des camps de concentration et d’extermination. On parle pour eux de la plèbe (= le peuple) concentrationnaire. Les SS pour encadrer toute cette population utilise la force, la peur mais ils utilisent aussi les rivalités entre les détenus : « Diviser pour régner ».

Cette organisation se retrouve dans les camps où les femmes sont majortaires comme Ravensbrück.

C'est parmi cette population des détenus que des hommes et des femmes cherchent entre 1933 et 1945 à résister. Toutefois, on peut constater certaines différences. Des détenus pour survivre sont prêts à tout et collaborent avec les SS. Ils aident les SS, se chargent de nombreuses fonctions, dénoncent d'autres détenus, assurent des missions de police, frappent les autres détenus... Se montrer un auxiliaire zélé des SS est un moyen d'avoir un meilleur sort, des privilèges, de la nourriture, des tâches moins pénibles physiquement. Donc résister dans les camps de concentration c'est aussi avoir la volonté de ne pas devenir l'auxiliaire zélé des nazis : il ne faut devenir plus violent, plus monstrueux que la personne, le groupe qui vous a privé de liberté.

Mais dans le même temps obtenir un poste particulier au sein d'un camp c'est avoir la possibilité d'aider des camarades détenus : apporter du secours, "organiser" plus facilement, échanger des noms sur des listes, avoir connaissance de l'organisation d'une sélection et donc prévenir les camarades de ne pas se rendre au revier (ou d'y paraître "bien" portant).

Lise London devient stubendiste, le second de la chef du block dans le camps de ravensbrück comme nous l'apprend Anne-Marie Gillet dans "D'assé-le -Boisne à Ravensbrück" : "elle choisit celles qui auront, chaque matin, la charge difficile de partager le plus équitablement possible les rations déjà fort congrues de pain, de saucisson, de margarine... ", elle choisit aussi  : "les femmes qui resteront au camp pour l'entretien au lieu de travailler en usine. [...] dans un soucis de justice, elles (les camarades) en choisissent trois parmi les plus faibles." 

 

Pour des raisons différentes, des détenus luttent donc les uns contre les autres pour obtenir certaines fonctions, pour faire partie d'un groupe supérieur.

 

Les témoignages ci-dessous permettent de voir ces différences entre les détenus; voir ces luttes entre les détenus particulièrement la lutte entre les ROUGES et les VERTS.

Chronologiquement, on peut voir des différences : les droits communs (les verts) deviennent en effet proportionnellement moins nombreux à partir de 1943. Il sera alors plus facile au rouge de mettre en place des comités clandestins. Surtout que dans certains camps, quand les ROUGES auront des fonctions au service chargé de la répartition du travail, ils feront en sorte de se débarasser des VERTS. Par exemple, à Buchenwald, l'étape décisive est la fondation du camp de Dora. Les Rouges profitent de la demande des SS : il faut des détenus pour encadrer et faire fonctionner le camp de Dora. Le choix est fait : se seront des détenus VERTS de Buchenwald. Selon André Sellier, les effets seront positifs pour les détenus de Buchenwald. Par contre à Dora les Verts vont tout faire pour conserver leur pouvoir. Les détenus vont vivre un véritable enfer dans les tunnels du nouveau camp.

 

Dans la mesure où il est très difficile voire impossible de mener cette lutte individuellement, des détenus, pour rendre plus efficace leur résistance s'organisent. Des comités clandestins se mettent donc en place. Suivre ce lien pour voir cette résistance organisée au sein des camps.


Jospeh Onfray témoigne dans son ouvrage "L'ame résiste" : "Il y a à Buchenwald des détenus de toutes natures ; si l'écusson triangulaire que chacun porte cousu au-dessus de son numéro, au veston et au pantalon, indique par une lettre la nationalité, la couleur de l'écusson, elle précise le motif de la condamnation. L'ecusson est vert pour les condamnés de droit commun (les verts), rouge pour les déportés politiques, noir pour les saboteurs, violet pour les objecteurs de conscience, rose pour les pédérastes."

Joseph Onfray nous fait par de la situation de Buchenwald, mais elle était la même dans tout les camps nazis. 

Une rivalité entre les détenus se met en place pour la détention des postes importants du camp. Cette rivalité oppose les verts qui sont les déportés de droit commun (criminels, voleurs...) et les rouges, qui sont les déportés politiques (communistes, socialistes...). Cette lutte oppose, au départ, principalement les Allemands. Puis avec l'arrivée des détenus politiques venant d'autres pays d'Europe, des Rouges (principalement communistes) prennent une part active à cette opposition.

Comme le note Marcel Ruby, les verts térrorisent les rouges et agravent leurs privation en volant le plus possible de leur maigre nourriture. Mais Eugen Kogon, auteur de "L'Etat SS, le système des camps de concentration allemands" publié dès 1945 nuance cette vision : "En 1939, dans le kommando des puits placé sous le commandement du Kapo Heusgen, le contremaître Tennenbaum enfonça si longtemps dans une flaque d’eau le visage d’un père de famille ayant plus d’une demi-douzaine d’enfants que le malheureux périt. Il y eut une enquête qui dura plus d’un an. Puis elle fut étouffée, car Tennenbaum produisit vingt témoins, appartenant au kommando, qui affirmèrent qu’il ne s’était rien passé ! Des centaines d’autres auraient pu témoigner du contraire, mais cela leur aurait coûté la vie, et ils se turent. Pourquoi sacrifier inutilement sa vie, puisque à cette époque, on ne pouvait absolument rien changer à ce kommando ? […] Le kapo Heusgen, qui portait le triangle rouge et était membre du parti communiste, fut tué en 1942, à cause des ignominies qu’il avait commises dans le camp."

Triangle rouge de tous les politiques, en particulier porté par les politiques allemands (communistes, socialistes...)
Triangle rouge des politiques français (communistes, résistants...)

Triangle porté par les criminels de droit commun.

 

Primo Lévi raconte : "Nous avons vite appris que les occupants du Lager se répartissé en trois catégories : les prisonniers de droit commun, les prisonniers politiques et les juifs. Tous sont vétus de l'uniforme rayé, tous sont Häftlinge, mais les droites communs portent à coté du numéro, cousu sur leur veste, un triangle vert; les politiques un triangle rouge, les juifs, qui sont la grandes majorité, portent, l'étoile juive, rouge et jaune. Quant au SS, il y en a, mais pas beaucoup, ils n'habitent pas dans les camps et ont les voit rarement. Nos véritable maîtres, ce sont les triangle vert qui peuvent faire de nous se qu'ils veulent, et puis tous ceux des deux autres catégories qui acceptent de les seconder, et ils sont légion."

Triangle porté par les autres "droit commun" : voleurs...

Triangle porté par les Juifs.

Triangle porté par les déportés pour homosexualité.

Triangle des tsiganes.

Triangle des témoins de Jéhovah.

Triangle porté par certains apatrides.

Triangle porté par les "asociaux".

L'administration du camp : le rôle de certains détenus

Joseph Onfray raconte après être passé à Buchenwald : "Les Allemands font assurer l'administration des camps par les détenus eux-mêmes et, ce faisant, ils savent bien ce qu'ils font ; il faut "diviser pour mieux régner".

Toute la haute administration est allemande ; au sommet les Lageraltester (littéralement les plus anciens du camp), il y en a deux ou trois, ce sont des personnages importants. [...] Au dessous d'eux, des services municipaux, car Buchenwald est une ville ; comme l'écrit un de nos camarades, elle n'a ni mairie, ni église, mais "elle fume" par son crématoire.

Les Lagerschutz (Policiers du camp) assurent l'ordre..., l'ordre allemand. [...]

L'Arbeitstatistik (Statistique du travail) qui tient les fichiers des travailleurs, qui détermine les capacités de chacun et qui "compose" les transports, convois de ceux qui s'en vont travailler à travers toute l'Allemagne.

L'Effektenkammer entrepose les effets de ceux qui arrivent et pourvoit à l'habillage des nouveaux ou des partants. [...]

Les cuisines  immenses occuppent un Kommando nombreux.

Le Revier soigne certains malades et le Crématoire fait disparaître les cadavres des morts ou des éxécutés.

Chaque block est dirigé par un Chef de block (Blockaltester) allemand et chaque flügel (aile du block) par des Stubedienst.

Caque Kommando est commandé par un Kapo et surveillé par des Vorarbeiters."

Onfray explique également : "Les Allemands sont encore nombreux, bien que certains soient là depuis dix ans et plus. Ce sont les ennemis du nazisme : communistes, sociaux démocrates. Mais, ennemis du régime, ils deleurent allemands avant tout : Deutschland über alles. On ne peut d'ailleur pas leur reprocher. La Tor n'est-elle pas surmontée de l'inscription : "Recht oder Unrecht, mein Vaterland" (qu'elle ait raison ou tord, c'est notre patrie)...

Mais parce qu'ils sont de la race élue, de la race des Seigneurs, ils occupent toutes les places. Ils détiennent les leviers de commande, qu'ils soient d'ailleurs détenus politiques ou détenus de droit commun. et ils ont tout pouvoirs de vie ou de mort sur les autres. Par brutalité naturelle, ils cognent, ils assomment et leur action est plus abjecte que celle des SS, car les coups et la mort frappent leurs propres conpagnons de misère.

Il y a, dans le lot, des brutes épaisses..., des Chefs de block qui prennent plaisir à martyriser, qui font vider des dortoirs en plein nuit ou les réfectoires quand il pleut ; des Stubedienst qui vous vexent par tous les moyens ; des Kapos imbus de leur autorité qui désignent les victimes aux SS ; des Vorarbeiters qui hurlent et frappent. Je n'en ai pas vu tuer, mais nos anciens nous affirment qu'il fut une époque où les Kapos assomaient sur les chantiers.

Pourtant, dans la masse, on trouve quelques Allemands "sortables" ; nous avons eu un chef de table équitable ; j'ai eu un Kapo pédéraste qui se croyait supérieur, mais qui défendait les häftlings de son Kommando."

Tous les déportés de droits communs ne sont pas des méchants

Après un séjour au révier, Jean Gavard doit retourner au travail. Le 6 juin 1943, il est donc sur la place d'appel du kommando de Gusen. Il se produit alors un évènement qui permet, là encore, de nuancer le rôle souvent négatif des détenus verts. "Vers 6 heures, en ce début de juin 1943, je me retrouve parmi les membres de ma baraque pour l'appel du matin. A ma gauche, se tient un allemand portant un triangle vert. Il m'a vu arriver tirant la jambe. Le dialogue suivant s'engage (je traduis de l'Allemand) :
Lui - Où travailles-tu?
Moi - A la carrière de Gusen.
Lui - Tu vas bientôt crever!... Après l'appel, le secrétaire de la baraque demandera des ajusteurs. Tu lèveras la main.
Moi - Bien... Où travailles-tu toi-même ?
Lui - Je suis ébéniste dans le kommando de la menuiserie de la garnison SS.
L'appel se termine. Le secrétaire s'avance devant les rangs encore alignés et crie : "qui est ajusteur, ici?". Je lève la main comme quatre ou cinq autres détenus qui ont compris la brève interpellation formulée en allemand. Le secrétaire note mon matricule : 11 806."  Cette brève discussion, en Allemand, cette prise de décision rapide, permet à Jean Gavard de quitter le kommando de la carrière et d'intégrer un kommando de travail dans l'usine d'armement Steyr. Il y obtient un travail administratif moins exténuant qui lui permet de reprendre des forces. Jean Gavard conclut par ces mots : "Ayant changé de baraque au camp lors de ma mutation chez Steyr, je n'ai jamais revu l'ébéniste allemand, mon co-détenu, qui m'a sauvé la vie quelques jours après l'anniversaire de mes vingt ans." Il ne faut donc pas généraliser, tout les déportés de droit commun n'étaient pas des "méchants".

Jean-Pierre Renouard dans son livre "Un costume rayé d'enfer" parle aussi de cette hiérarchie concentrationnaire. S'il fait remarquer que les détenus qui ont une « bonne » place au sein d’un camp peuvent avoir un comportement individualiste, d’autre, au contraire, profitent de leur « bonne » situation pour aider d’autres détenus : "La vie concentrationnaire des mille détenus de Misburg aurait intéressé un sociologue. Elle était fascinante par bien des aspects. […] Les SS avaient droit de vie ou de mort sur toute la population concentrationnaire. Pour leur parler nous nous tenions à trois pas, au garde à vous, bonnet à la main et regardions par terre. Les regarder en face aurait été une grave insulte à leur dignité, punissable immédiatement.

[…] la hiérarchie concentrationnaire, était de vieux détenus allemands qui avaient survécu à des années de camps. Ils faisaient fonctionner le système pour les SS et en tiraient avantage : chef de camp, chefs de baraque, camarade policier (kapo), contremaîtres et les autres, cuisiniers, aide-cuisinier, garçons de salle, infirmiers, électriciens, etc. Ils avaient un travail moins dur et étaient surtout à l’abri, au chaud, mieux nourris, plus propres. Ils purgeaient cependant leurs peines et restaient à la merci des SS. Enfin, la plèbe concentrationnaire, dont je faisais partie, des hommes corvéables qui avaient tous le même uniforme, les mêmes chaussures, le même châlit, la même ration de soupe et la même ration de pain. Ils vivaient dans une égalité presque totale qui pourtant cachait quelques inégalités. Il y avait ceux qui étaient servis du fond du tonneau de soupe et ceux du dessus, moins épaisse et moins nourrissante. Certains travaillaient dans un petit commando spécialisé, toujours les mêmes, et d’autres dans un grand commando dur, comme le chemin de fer, où les hommes étaient interchangeables. Il y avait ceux qui se débrouillaient pour avoir du pain et une soupe en plus. […]"