Les sanctions pour actes de résistance

Par définition, le camp de concentration est un espace de sanction. La première des punitions est donc d'être interné dans un camp et le travail constitue la première des peines. Mais à cette peine endurée par tous les détenus s'ajoutent les sanctions codifiées par les SS et données, notamment lors d'actes de résistance aux objectifs de deshumanisation des camps. Jorge Semprun écrit dans son ouvrage  "Le grand voyage", le récit de son arrivée au camp de Buchenwald : "Il y avait eu le vacarme, les chiens, les coups de crosse, le pas de course dans la boue, sous la lumière crue des projecteurs, tout au long de l’avenue des aigles. Soudain, nous avions marché lentement dans un silence glacial. C’était la nuit, finis les grands éclairages wagnériens. On ne distinguait pas bien où nous étions, une fois franchi le portail monumental. Les SS et les chiens étaient restés de l’autre côté. On nous avait conduits jusqu’à un bâtiment à deux étages. Ensuite, au rez-de-chaussée de cet édifice, nous fûmes tassés dans une immense salle de douches, épuisés par les jours et les nuits du voyage dans l’inconnu. Les heures ont passé. L’eau qui coulait aux robinets de la grande salle était infecte, tiède et fétide. […] Plus tard, très longtemps après, ça a bougé de nouveau. Des portes se sont ouvertes, on a hurlé des ordres. Par paquets de quinze à vingt hommes, nous avons été poussés dans une salle attenante. Il fallait nous déshabiller, laisser vêtements, objets personnels. […] On se retrouvait aussitôt, nus désormais, dans une autre salle de la longue suite de celles qui occupaient le rez-de-chaussée du bâtiment des douches. Là, des coiffeurs, armés de tondeuses électriques dont les fils pendaient du plafond, nous rasaient rudement le crâne, tout le corps. […] On n’avait même pas le temps de pouffer de rire ou de dégoût, à contempler le spectacle qu’offraient tous es corps nus comme des vers. Ou de frémir de crainte, à imaginer ce que cette entrée en matière laissait présager de la suite. Car on avait déjà été poussé dans une nouvelle salle presque entièrement occupée par une baignoire-piscine remplie d’un liquide verdâtre, prétendument désinfectant. Il valait mieux s’y plonger, tête la première, de son plein gré."

De même, Joseph Onfray décrit son arrivée sur  le quai de la gare des SS avec leurs chiens, des gourdins, des baguettes ou des mitraillettes. "Les SS hurlent « Zu fünf ! Zu fünf ! » puis « Los, Los », la colonne court presque en descendant la côte, mais, en arrivant vers le bas, les gardiens hurlent : « Mützen ab ! Mützen ab ! » et ils cognent « comme des sourds » ; nous sommes près des deux pavillons de garde ; la sentinelle fonce dans la foule et frappe de toutes ses forces à coups de crosse. « Mützen ab, Schweinerei ! » Qu’est-ce qu’ils veulent ces oiseaux-là ? Tout simplement nous faire découvrir en passant devant l’aigle allemande ; encore fallait-il savoir que « Mützen ab » signifie en français « chapeaux bas ». A l’avenir nous le saurons et combien de fois entendrons-nous cet ordre ! "

Puis il poursuit : "Après avoir été déshabillé nous entrons dans une autre pièce. Là se tiennent les coiffeurs…, une dizaine d’opérateurs, étrangers bien entendu, font marcher les tondeuses électriques. Debout sur un tabouret et on vous tond les poils des cuisses, du ventre, des fesses. Assis, la tondeuse passe sous les bras, sur la poitrine, puis c’est le tour des cheveux. C’est idiot, peut-être ; la fatigue y est pour quelque chose, mais il est bien humiliant de se voir ainsi nu, rasé des pieds à la tête. Quand les cheveux dégringolent, j’ai un sanglot dans ma gorge. Si ma pauvre Françoise et ma pauvre mère me voyaient dans cet état. […] « Raus, raus », pièce suivante : la douche ; au milieu de la pièce, un caïd botté vous fait signe de vous plonger dans une baignoire remplie d’un jus tout noir. J’y entre, le caïd crie, pourquoi ? Il crie encore, se précipite vers moi, m’attrape la jambe et me force à passer sous l’eau. Je bois une grande tasse, le liquide me pique les yeux ; ce jus noir est du crésyl."

Les types de sanctions

Un détenu résistant peut encourir des peines multiples. Privation de nourriture, station debout prolongée sur la place d'appel, travaux supplémentaires jusqu'à épuisement, exercices punitifs paramilitaires (course avec sacs de pierres...), travail dans un kommando de carrière, bastonnade, suspension par les poignets, emprisonnement dans le bunker, la mort par bastonnade, pendaison, balles... A cela, il faut ajouter les actes de barbarie sortant de l'imagination de SS ou de certains kapos. A Sachsenhausen, les détenus punis étaient intégrés dans un des kommandos disciplinaires. Ils devaient notamment tester la résistance des chaussures militaires en parcourant, toute la journée, une piste de 680 mètres. Certains effectuant ainsi 41 kilomètres avec un sac de sable sur le dos.

 

Quelques exemples de sanctions en fonction des actions de Résistance.

S'informer, communiquer, écrire, dessiner est un moyen de rester un être humain pensant. La possession de crayons, de papiers, de journaux est interdite, particulièrement pour les juifs. Henri Kichka signale que tout juif pris en possession de ces objets devait subir la peine habituelle : 25 coups de gourdin sur les fesses reçus couchés sur un tabouret et le punis devait compter à voix haute, sans quoi tout était à recommencer.

 

Les évasions, les actes de sabotages étaient punis de mort. Les SS pouvaient faire précéder l'exécution de la peine par des actes de barbaries, des brimades physiques ou psychologiques. Il s'agit de ridiculiser le détenu, impressionner les autres détenus du camp. L'exécution de Hans Bonarevitz fournit un exemple de châtiment. Un autre est fournit par l'exécution de trois détenus, dont un enfant "le petit Pipel, l'ange aux yeux tristes" accusés de sabotage à Auschwitz. Cet évènement est relaté par Elie Wiesel : "Les trois condamnés montèrent ensemble sur leur chaise. Les trois coups furent introduits en même temps dans les noeuds coulants.

- Vive la liberté ! Crièrent les deux adultes.

Le petit, lui, se taisait.

Sur un signe du chef de camp, les trois chaises basculèrent. Silence absolu dans tout le camp. A l'horizon, le soleil se couchait. [...] Puis, commença le défilé. Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait, grossie, bleutée. Mais la troisième corde n'était pas immobile : si léger l'enfant vivait encore... Plus d'une demi-heure il resta ainsi, à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux."

Onfray décrit une sanction infligée a des détenus qui avaient tenté de s'évader : "Le travail de la carrière est pénitentiaire : on y trouve des hommes qui portent sur leurs vêtements des points rouges, entourés d’un cercle blanc : ceux qui ont raté une évasion ; on y trouve des gens qui se sont disputés avec un kapo (Camarade-policier) ou un vorarbeiter (contremaître). On y envoie des camarades arrivés en retard à l’appel ou, pour un motif futile, on y astreint n’importe qui."

Dans une autre partie de son ouvrage, il décrit une exécution qui se déroule le 12 septembre 1944 : les alertes aériennes se succèdent. Le camp a été, à plusieurs reprises, bombardés depuis le 24 août. "Après l’appel, un grand silence, puis le haut-parleur annonce en allemand, en russe et en français qu’un détenu va être pendu par décision du Commandant. C’est, dit-on, un officier polonais, un des trois qui se sont évadés en juillet par les égouts de porcherie. Les 30 ou 40 000 hommes qui sont là, en rang sur la place, frémissent ; mais ils sont sous la menace des mitrailleuses.

Le condamné est amené par deux SS, les mains derrière le dos ; je ne sais pas s’il a un bois dans la bouche pour l’empêcher de crier. On dit qu’il marchait d’un pas assuré, mais avait l’air inconscient. Un détenu, exécuteur du crématoire, le fait monter sur un petit banc, lui passe le collet et je crois que le SS donne un coup de botte pour faire basculer le tabouret. Mais la hauteur de chute est minime et ce n’est pas une pendaison qui luxe les vertèbres cervicales, mais une ignoble et longue strangulation."