La solidarité

La solidarité a existé dans les camps nazis malgré l'objectif de deshumanisation. Les détenus, hommes ou femmes ont donc su préserver certaines valeurs propre à des régimes démocratiques. Ainsi, à Ravensbrück, les femmes des dix-huit nationalités du camp développent des formes d'entraides, d'assistance mutuelle. Marcel Ruby indique dans son ouvrage : "La solidarité en liaison avec le groupe internationale portait sur les vêtements, les chaussures, les suppléments de nourriture à distribuer en priorité aux malades, les médicaments, les soins au Révier ou les avertissements à ne pas s'y présenter quand on craignait l'extermination des malades, le changement des numéros d'immatriculation pour sauver des camarades de la mort, l'aide aux membres d'une même famille pour ne pas être séparés. Occasionnellement, l'organisation réussissait à faire entrer au camp des objets interdits : un chapelet, une Bible, un dictionnaire, un recueil de poèmes, une brochure clandestine..."

Solidarité ou fraternité ?

Les gardiens SS employaient différentes stratégies pour déshumaniser les détenus, ils faisaient tout pour que la cohabitation entre les détenus soit la plus désagréable qu'il soit, quitte a jouer avec leurs besoins vitaux . Jean Gavard rapporte dans son ouvrage "Jeunesse confisquée" : "La torture par la faim est une constante du camp de concentration de Mauthausen. La faim amène à l'abêtissement du détenu pour lequel la recherche de nourriture finit par annihiler toute forme de pensée. [...] La soif ajoute encore à cette forme d'abrutissement par le manque".  Le fait que les SS donnent très peu de nourriture aux détenus mais que des possibilités existent, au sein des camps, pour en obtenir de façon assez satisfaisante (tout est relatif), est une des formes de gouvernement des SS. Comme le dit Jean Gavard, c'est un moyen d'empêcher de penser ; c'est aussi un moyen d'affaiblir et enfin c'est un moyen de diviser les détenus. Les SS espérant que la quête de nourriture (particulièrement par le vol et aussi par le fait que certaines fonctions donnent la possibilité d'avoir une ration plus importante) empêche que se développent des formes d'entraides, de solidarité et de fraternisation qui pourraient ensuite déboucher sur une cohésion des détenus contre les SS.

 

Jean Gavard souligne aussi que lors de la période 1941-fin 1943, les conditions de détentions au sein des camps sont très difficiles : sévices multiples, peu de nourritures et travail forcé ne répondant pas à un autre but que de brimer, diminuer les détenus. Donc, dans cette période, pour Jean Gavard, la solidarité est rare, voire et c'est le sentiment d'un petit nombre de déportés, voire impossible. Par contre, pour cette période, il parle plus volontiers de fraternité : "j'appelle fraternité le lien qui m'a uni pendant toute la période de la déportation en Autriche à trois de mes compagnons du Réseau CND : Georges, Louis et René : nous étions de la même génération, nous nous étions connus dans le même lycée de Bordeaux [...]. Cette fraternité nous a permis de nous regarder toujours dans les yeux pour vérifier que notre amitié était plus forte que la volonté d'anéantissement du SS. C'est pourquoi nous n'avons jamais pesé nos parts de pain". Ce que veut dire Jean Gavard c'est que lors de cette période, il n'est pas question de donner une partie de son pain à son camarade, mais par contre, les nazis n'ont pas réussi à briser leur amitié, ils se font confiance. Ceci est donc un bon exemple de résistance à la déshumanisation des camps. Il ajoute ensuite, que dans un deuxième temps, c'est à dire à partir de l'automne 1943, où les détenus servent réellement à l'effort de guerre, une certaine solidarité sera possible entre certain des détenus affectés à des kommandos moins épuisants et des détenus de la carrière. Il note ainsi qu'un réseau d'entraide s'est mis en place surtout en 1944. "Deux catégories de détenus issus de la Résistance française se sont efforcées avec un certain succès d'organiser ensemble cet embryon d'entraide : des communistes et des membres du réseaux gaullistes. Dans le courant de l'année 1944, le petit noyau de déportés du réseau CND a participé à cette entraide par le don d'une tranche de pain ou de quelques cigarettes, le plus souvent. Non pour qu'elles soient fumées, mais échangés contre du pain."

 

A partir du moment où les détenus deviennent de plus en plus utiles économiquement, Jean Gavard a ressenti une certaine "amélioration" du quotidien par rapport à son arrivée à Mauthausen le 27 mars 1943. Pour lui, les quantités de nourriture par exemple deviennent un peu plus importante et donc cela autorise certains échanges. Mais chaque détenu à des points de vue différents.

Nous avons ainsi poser la question à Marie José Chombart de Lauwe et pour elle, il y a eu très peu voire aucune amélioration du sort des détenus. Toutefois, elle se souvient qu'à partir du moment où les camps ont eu des objectifs économiques renforcés, l'ordre matériel du camp de Ravensbrück et des block n'était plus la priorité. Ainsi, au sein de son block la lit au carré n'est plus une obligation, les objets sont moins rangés, les détritus jonchent le sol.

L'amitié

Résister c’est trouver la force morale de survivre. De nombreux déportés ont puisé cette force dans des réseaux d'amitié voire dans certains cas dans des liens de parentés. Henri Kichka montre dans son témoignage le rôle essentiel de la présence de son père à ses côtés. Par exemple il dit "heureusement, mon père était à mes côtés. Je vivais dans la terreur qu’on nous sépare."

Alors qu’il découvre un nouveau kommandos, celui de Tarnowitz, et un nouveau chantier, il précise "mon père s’appuyait sur mon bras, car les quelques semaines passées à Sakrau et Klein-Mangersdorf avaient fait des ravages. Combien de temps résisterait-il encore ? J’avais la jeunesse pour moi, et pleinement confiant dans la victoire des Alliés, j’osais espérer tenir le coup, le temps qu’il faudrait."

En avril 1943, Henri Kichka est transféré dans un autre kommando, sans son père cette fois-ci. Ses premières réactions sont la tristesse, le désespoir, la peur pour son père mais il ajoute ensuite "Mon père me manquait terriblement. Je ne savais absolument rien de son sort, pas même s’il avait supporté mon absence. Cette seule idée me permettait de tenir le coup, dans l’espoir de le revoir et de le serrer dans mes bras."

De même, il dit l’importance de se faire des amis, de se créer un réseau. Ainsi, il explique qu’à Tarnowitz un petit groupe de français et de belge se sont regroupés autour de lui et de son père. Il écrit que son humour et son optimisme étaient particulièrement appréciés.

Après plusieurs mois de séparation, Henri Kichka retrouve son père à Blechhammer-Auschwitz : "Retrouver mon père après ces longues semaines de séparation relevait du miracle. Bouillant d’impatience, j’allai à sa recherche, de bloc en bloc. Enfin, je le vis devant moi. Mon père avait le visage émacié, il avait encore perdu du poids, mais l’essentiel était qu’il fût en vie. Il était avec moi, on ne se quitterait plus. Ma vie, comme la sienne, avait de nouveau un sens. Il me conseilla sur le champ de demander à mon Blokältester de m’autoriser à changer de bloc pour être auprès de lui ainsi qu’auprès d’autres compatriotes belges.

J’ai eu de la chance d’obtenir cette autorisation et de trouver une place dans le châlit qui se trouvait au-dessus de celui de mon père. Mes compagnons de paillasse étaient des jeunes gens de mon âge. Les retrouvailles paternelles, miraculeuses et providentielles, furent le seul moment de bonheur d’une longue suite de souffrances et de malheurs. Je passai la première nuit paisible depuis longtemps. A quatre heures du matin, en apercevant mon père au-dessus de moi, je repris confiance dans la vie."

Informer pour sauver des vies

Les premiers instants au sein d'un camp de concentration et encore plus d'extremination sont souvent déterminants. Des détenus ont su faire preuve de solidarité et de courage en donnant de précieuses informations aux nouveaux arrivants. Un détenu anonyme a ainsi sauvé la vie à Elie Wiesel et à son père au moment de la sélection sur la rampe d'Auschwitz-birkenau. Ils sont choisis comme travailleurs et non dirigés vers les chambres à gaz.

"Ma main se crispait au bras de mon père. Une seule pensée : ne pas le perdre. Ne pas rester seul. Les officiers SS nous ordonnèrent : " En rangs par cinq." Un tumulte. Il fallait absolument rester ensemble.

- Hé, le gosse, quel âge as-tu ?

C'était un détenu qui m'interrogeait. Je ne voyais pas son visage, mais sa voix était lasse et chaude.

- Pas encore quinze ans.

- Non. Dix-huit.

- Mais non, repris-je. Quinze.

- Espèce d'idiot. Ecoute ce que moi je te dis.

Puis, il interrogea mon père qui répondit :

- Cinquante ans.

Plus furieux encore, l'autre repris :

- Non, pas cinquante ans. Quarante. Vous entendez ? Dix-huit et quarante.

Il disparut avec les ombres de la nuit."

Retrouver un camarade, recevoir des conseils :

Quelques temps après son arrivée Joseph Onfray est « appelé aux barbelés ». Il s’agit d’endroit où les anciens du camp viennent voir, après l’appel, si dans les nouveaux arrivants, il n’y a pas des connaissances. « Je file aux barbelés. […] un grand diable, figure jaunie, en casquette lui aussi, m’appelle : « Eh, Onfray, par ici. » Mais, c’est Julitte ! Cela m’assied et me réjouit, car je le croyais fusillé. […] Cela fait un drôle de plaisir de retrouver un bon copain. […] Il me donne des tuyaux importants : « Dis que tu es ingénieur électricien, tu pourras peut-être entrer à l’usine ». Il m’envoie un morceau de pain et une cigarette. Surtout, il m’indique qu’en dépit des interdictions il y a des secours religieux et il promet de m’apporter de Saint Sacrement le surlendemain. Il me donne aussi quelques nouvelles : « il ne faut pas être trop pressé mais l’offensive alliée se produira et, après, ce ne sera pas long ». […] Le surlendemain, nouvelle visite. Je reçois par-dessus les fils de fer un carnet de papier à cigarettes : « attention, ce que j’ai promis est dedans. » Il y a, en effet, dans un papier blanc, une portion d’hostie. »

Quelques grammes de pain 

A l'appui de ce témoignage, nous pouvons indiquer l'expérience vécues par Marcelle Devilliers et rapporté par Jean Jacques Caffiérie : "Quel témoignage pour Marcelle quand elle relatait ce repas de déportée, composé d'une maigre soupé ! Chaque soir, à sa table de 10 femmes, chacune de 9 déportées donnait une cuillère de soupe à la dixième, pour qu'elle puis s'endormir avec une sensation atténuée de faim au ventre. Le lendemain, une autre camarade prenait la relève. Quelle solidarité, quelle abnégation et quelle pérennité dans ce geste d'amour du prochain".

De même, Anne-Marie Gillet rapporte selon le témoignage d'Andrée Dupont-Thiersault dans le livre D'assé-le-Boisne à Ravensbrück : "Chaque soir, en cachette, la jeune fille lui apporte une tasse de lait qu'elle a volée pour elle".

Il est donc develeppé un très grand sens du partage dans les différents groupes, comme nous le montre Pierre Marliat au Kommando Watenstedt, annexe de KL Neuengamme : "Comme il a été content de mon travail, il m'a apporté deux pains de ration, une motte de beurre et un peu de confiture. A un moment où la soupe se limitait presque à de l'eau claire, cela représenté quelque choses d'execptionnel. J'ai partagé le tout en autant de parts que le groupe comptait de camarades."

Cette solidarité se retrouve sous une autre forme lors de la marche de la mort : "Toutes s'efforcent de marcher doucement mais en gardant le même rythme afin de ne pas se laisser distancer tout en permettant au plus faible de suivre". Marie-José Chombart de Lauwe se souvient que lors de cette marche vers Mauthausen, elle s'efforçait, avec d'autres détenus, de soutenir sa mère. Egalement témoignage de voir livre Un costume rayée d'Enfer.

En revanche Schlomo Venezia vient nuancer ces propos qui montre une autre atmosphère, cette fois ci à Auschwitz-Birkeneau, dans  son livre Sonderkommando Dans l'enfer des chambres à gaz : "La solidarité n'existait que quand on avait assez pour soi ; autrement, pour survivre, il falait être égoïste. Dans le Crématoire, on pouvait se permettre la solidarité, parce qu'on avait assez pour survivre soi-même. Je ne parle pas du fait d'aider un camarade et de prendre sa place un moment, le temps qu'il récupère. Je parle du fait d'avoir assez à manger. Pour ceux qui n'avaient pas assez à manger, la solidarité devenait impossible. Alors, même quand il fallait prendre à quelqu'un pour survivre  soi-même, beaucoup le faisaient. Nous, on avait assez à manger et on pouvait se permettre d'essayer de faire passer la nourriture aux autres, même s'il fallait pour cela prendre certains risques. Par exemple, durant la semaine, les hommes qui allaient chercher la soupe pour le Sonderkommando la laissaient souvent en route aux prisonniers qui travaillent à l'allongement de la voie féttée. On laissait notre marmite encore pleine pour prendre la leur, déjà vide. Ca ne nous manquait pas, car tout le monde dans le Sonderkommando avait du pain et des conserves en quantité suffisante."

Être en groupe

Au sein des blocks, les détenus cherchent à se regrouper par affinités et surtout par nationalités pour se sentir moins seules. Elles montrent donc une solidarité entre elles. Se sentir seule dans un camp est souvent l'antichambre de la mort. Au contraire, être en groupe permet de reprendre quelques forces morales. H. Langbein, note dans son ouvrage : "Olga Bénario, blockälteste à Ravensbrück, organisait dans son block, conférences, cours et soirées littéraires où l'on rescitait du Goethe, du Schiller [...]. Souvent, pendant les moments de libertés dans les rues du camp, les femmes rescitaient tout bas des poésies, parlaient de livre qu'elles avaient lu, des pièces de théâtre qu'elles avaient lu, pratiquant ce que certaines d'entre elles appelaient une gymnastique cérébrale. Pour éviter de sombrer dans l'hébétude et l'apathie, elles voulaient exercer leurs forces intellectuelles."

Andrée Dupont-Thiersault confirme les propos de l'auteur dans son témoignage rapporté par Anne-Marie Gillet : "La santé morale n'est pas moins importante. Pour ne pas sombrer, Lise et ses camarades organisent des "séances d'activités culturelles". Même fourbues, harassées par une journée d'usine, les détenues ne doivent pas oublier que si leur corps est épuisé, leur esprit doit faire son possible pour rester en éveil. Ces séances ont lieu le dimanche. On chante doucement pour ne pas suciter les représailles, on récite des poèmes, on se remémore des bribes de pièces de théatre."

Solidarité pouvant venir d'un inconnu

Lors de son arrivée, Jean Gavard est maintenu en quarantaine dans des baraques du camp central de Mauthausen. Il souffre de la soif. Un prisonnier de l'armée soviétique lui fait alors un signe. "Il tient à la main une gamelle et l'approche rapidement d'un des coins inférieurs du grillage de la fenêtre. Je constate que le grillage a été décloué à cet endroit et peut se soulever. Je saisis la gamelle qui contient l'espèce de décoction appelée "café" que prépare la cuisine du camp. Je peux me désaltérer." Cet exemple, nous montre que la solidarité peut aussi venir d'un inconnu.

Comme par exemple, a son arrivée au Kommando de Gusen, Jean Gavard est désigné comme ouvrier pour un kommando de carrière : il doit exploiter le granit d'une des carrières de Gusen. Son travail consiste à extraire des blocs de granit grâce à un marteau pneumatique. Il reçoit alors les conseils de déportés polonais. L'exemple de Jean Gavard permet de montrer que malgré des différences de nationalités, il existe une certaine fraternisation entre les détenus d'origines différentes. Il ne faut pas pas généraliser les témoignages qui, au contraire, tendent à faire penser que les opposition sont souvent fortes entre des détenus de nationalités différentes. De même, cet exemple permet de montrer que les SS n'arrivent pas toujours à atteindre leurs objectifs de division des déportés en jouant sur les antagonismes nationaux. De ces déportés polonais Jean Gavard apprend aussi, un moyen de saboter le travail pour économiser ses forces.